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In vino veritas ...

In vino veritas ...

La situation peut sembler absurde au premier regard : la France arrache des milliers d’hectares de vignes pendant qu’elle importe du vin en provenance d’Espagne et d’Italie. Pourtant, cette contradiction n’est qu’apparente. Elle révèle en réalité un problème plus profond : le décalage entre la demande actuelle du marché et le modèle économique de la viticulture française.

Techniquement, les vignobles français ont la capacité de produire les volumes aujourd’hui importés. Les surfaces, le savoir-faire et les outils de vinification existent. Historiquement, la France produisait bien davantage que ce qu’elle consomme aujourd’hui. Il ne s’agit donc pas d’un manque de capacité agricole.

Le véritable obstacle est économique. Les vins importés sont majoritairement des vins en vrac, standardisés, vendus à des prix extrêmement bas. À ces niveaux de prix, produire en France revient souvent à vendre à perte. Les coûts de production français — main-d’œuvre, foncier, normes sociales et environnementales, morcellement des parcelles — sont structurellement plus élevés. Face à cette réalité, l’arrachage devient un outil de survie pour de nombreuses exploitations.

Depuis plusieurs décennies, la France a fait un choix implicite : se retirer progressivement de la bataille du vin de masse pour se positionner sur la qualité, l’origine et la valeur ajoutée. Ce choix est cohérent du point de vue de l’image et du patrimoine, mais il crée une zone grise. Le marché réclame toujours des volumes importants de vins accessibles, tandis que le vignoble français n’est plus organisé pour y répondre sans se fragiliser.

C’est là que naît le paradoxe : on arrache parce que le vin ne se vend pas assez cher, et on importe parce que le consommateur cherche du vin bon marché. Tant que le prix restera le principal critère d’achat pour une partie significative de la consommation, les importations continueront, quelles que soient les surfaces arrachées.

La question n’est donc pas de savoir si la France peut produire ces vins, mais si elle accepte de le faire dans des conditions économiquement soutenables. Reprendre cette part de marché impliquerait des choix clairs : sécurisation des prix, contrats pluriannuels, organisation de zones de production mécanisées, et reconnaissance assumée d’un vin “alimentaire” français aux côtés des vins d’origine et de terroir.

En réalité, le débat dépasse largement la viticulture. Il interroge notre rapport au prix des produits agricoles, à la cohérence des politiques publiques et à la valeur que la société accorde à ceux qui produisent. Arracher sans anticiper l’après, importer sans s’interroger sur le modèle, c’est traiter les symptômes sans jamais regarder la cause.

La vraie question n’est donc pas agricole. Elle est politique et collective : quel vin voulons-nous boire, et à quel prix sommes-nous prêts à le payer ?

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