Nucléaire : l’incohérence française
Le revirement nucléaire du président de la République pourrait presque prêter à sourire s’il ne révélait pas, en réalité, l’un des plus grands gâchis industriels de la France contemporaine. Car oui, relancer aujourd’hui le nucléaire est une nécessité stratégique. Mais comment ne pas s’interroger sur ceux qui, hier encore, ont contribué à fragiliser la filière qu’ils prétendent désormais sauver ?
Pendant des décennies, la France a disposé d’un atout énergétique unique au monde. Grâce à un programme nucléaire cohérent, engagé dans les années 1970, le pays produisait une électricité abondante, stable et largement décarbonée. Cette réussite industrielle, enviée par la planète entière, reposait sur une vision de long terme : une filière intégrée, des ingénieurs hautement qualifiés, et une souveraineté énergétique presque totale.
Puis, lentement, cette vision s’est dissipée.
À partir des années 2000, la continuité industrielle a été rompue. Les décisions de construction de nouveaux réacteurs ont été différées, les programmes de recherche ralentis et les chaînes industrielles désorganisées. Dans une industrie où les savoir-faire se transmettent sur plusieurs générations d’ingénieurs, une telle pause ne pouvait produire qu’un résultat : la perte progressive de compétences.
La décennie suivante a aggravé cette dérive. Sous la présidence de François Hollande, la réduction programmée de la part du nucléaire a introduit une incertitude profonde dans toute la filière. La fermeture de Fessenheim, l’abandon de projets technologiques ambitieux comme le réacteur de quatrième génération Astrid et le plafonnement de la capacité nucléaire ont envoyé un signal clair : la France doutait de son propre modèle énergétique.
Mais il serait intellectuellement malhonnête de faire comme si certains responsables actuels n’avaient joué aucun rôle dans ces choix.
Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, était au cœur de ces décisions industrielles. Il fut notamment l’un des acteurs de la vente de la branche énergie d’Alstom — incluant les turbines Arabelle, pièce maîtresse des centrales nucléaires — à l’américain General Electric. Une opération présentée à l’époque comme un compromis industriel équilibré, mais qui est depuis devenue, pour beaucoup, le symbole d’un abandon stratégique.
Aujourd’hui, le même Emmanuel Macron se pose en champion de la relance nucléaire. Le retournement pourrait être salué si l’on n’y voyait pas une illustration presque parfaite de son célèbre « en même temps » : affaiblir hier ce que l’on prétend reconstruire aujourd’hui.
Car les conséquences de ces choix ne disparaissent pas par décret présidentiel. Le nucléaire est une industrie du temps long. Les compétences perdues ne se recréent pas en quelques années, les chaînes industrielles ne se reconstituent pas par simple volonté politique, et les retards accumulés se paient souvent pendant des décennies.
À cette incohérence industrielle s’ajoute une autre contradiction majeure : l’organisation du marché européen de l’électricité.
La France possède un parc nucléaire capable de produire une électricité à coût relativement stable. Pourtant, en raison des règles du marché européen, le prix de l’électricité est souvent aligné sur celui des centrales au gaz, bien plus coûteuses. Résultat : les consommateurs français paient parfois leur électricité comme si elle était produite par du gaz importé, alors même qu’elle provient majoritairement du nucléaire national.
Ce paradoxe n’est pas seulement économique ; il est aussi politique. Car malgré ses discours sur la souveraineté énergétique, le pouvoir français demeure profondément attaché à un cadre européen qui limite sa capacité à valoriser pleinement son propre modèle énergétique.
Ainsi se dessine l’étrange trajectoire de la politique nucléaire française : un pays qui possède l’une des filières les plus avancées du monde, mais qui a passé vingt ans à la fragiliser avant de redécouvrir soudain son importance.
Relancer le nucléaire est aujourd’hui indispensable. Mais il serait illusoire de croire que quelques annonces suffiront à réparer deux décennies d’hésitations, de décisions contradictoires et de dépendances institutionnelles.
La France a encore les ingénieurs, les entreprises et le savoir-faire pour redevenir une grande puissance nucléaire. Mais cela suppose d’abord une chose simple : regarder lucidement les erreurs passées — y compris celles commises par ceux qui prétendent aujourd’hui incarner la solution.
Paul Lenglé
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