Cambodge - Thaïlande :
un conflit qui ne dit pas son nom.
- Préambule.
Il y a 6 000 ans, les Khmers et les Môns sont arrivés dans la péninsule indo-chinoise. Les Môns se sont installés en Birmanie et ont adopté le bouddhisme dès le IIIe siècle avant J.C., sous l’influence d’Asoka, le grand empereur indien. Pendant ce temps, les Khmers sesont installés dans ce qui est aujourd’hui la Thaïlande, le Laos, le sud du Vietnam et leCambodge. Entre le Ier et le VIe siècle, ils ont établi les royaumes de Funan et de Chenla. Àcette époque, il n’y avait pas de Thaïs dans la région, et encore moins un pays appeléThaïlande. L’Empire khmer, qui a émergé du VIIe au XIVe siècle, s’est étendu dans toutecette région.
Les Siamois (Thaïs) sont arrivés de Chine par vague de migration successive à partir du VIIe siècle, il est possible de faire avec précaution un rapprochement avec les invasions dites barbares et Rome. Tout comme à la fin de l’empire romain, les barbares devinrent romains. Les Thaïs devinrent khmers, ils furent assimilés à la culture khmère. Puis, la chute de l’Empire birman aux mains de l’armée mongole a ouvert la voie aux Thaïs pour établir leurs propres cités-États, comme Ayutthaya. Il est toutefois important de noter que cette civilisation était en réalité un mélange de cultures thaïes et khmères, comme l’explique l’historien Michael Vickery. Ces ensembles de peuples se sont ensuite révoltés contre le pouvoir central d’Angkor, ce qui provoqua la chute de l’Empire.
Depuis lors, les Thaïs ont développé un complexe d’infériorité envers les Khmers et la civilisation khmère. Ce complexe découle du fait que la culture thaïlandaise s’est développée au sein de la société khmère dominant toute la région. Cette influence a profondément marqué la culture et l’histoire de la Thaïlande. Par exemple, l’écriture thaïe, la danse, la boxe et la musique ont toutes des racines khmères, comme tout le regalia thaï d’origine khmère avec en particulier l’épée sacrée, permettant au roi de régner.
- La révolution fasciste thaïe de 1932.
En 1932, la Thaïlande a fait sa révolution fasciste, le salut fasciste y fut même instauré, il en reste encore aujourd’hui le salut bras tendu avec trois doigts des conservateurs. C’est ironiquement à Paris qu'un groupe de jeunes officiers thaïs forma l’embryon de la révolution, nourrie par les idées des Lumières et les mouvements futuristes et fascistes européens.
Il faut comprendre que le royaume du Siam était à cette époque encore une monarchie absolue et archaïque. Un effet paradoxale de n’avoir pas connu de colonisation est d'être resté figé dans un immobilisme féodal sans aucune modernisation. C’est à cette époque où des idées comme le concept de la Grande Thaïlande et du peuple supérieur thaï naquirent.
Je cite le ministre de la propagande Luang Wichitwathakan : « Les Chinois en Thaïlande sont comme les Juifs en Allemagne : ils contrôlent l’économie et menacent l’unité de notre nation. Nous devons protéger l’identité thaïe. » Ce rêve de la Grande Thaïlande, du Lebensraum thaï, fut mis à mal par la France. Depuis les Thaïs sont devenus des revanchards ultra-nationalistes avec une dent contre la France.
La France, qui fit trois fois la guerre avec le Siam. Sous Louis XIV, en 1893 et en 1941, lorsque la Thaïlande déclara la guerre aux États-Unis, à la Grande-Bretagne et à la France.
L’épisode de Louis XIV, peu connu, est très intéressant. Le Roi de Siam Narai, souhaitant se libérer de l’emprise des commerçants protestants anglais et hollandais, envoya une ambassade à la cour du plus grand roi catholique du monde, Louis XIV. Ce dernier, à son tour, envoya une délégation au royaume du Siam avec le chevalier de Chaumont. Plus tard, le roi envoya des soldats et un petit fort Vauban y fut même construit. Les jésuites réussirent presque à convertir le roi Narai au catholicisme, mais une révolte de palais le chassa de son trône et le nouveau roi expulsa dans la foulée les Français, les farang (François, Français en thaï) leur préférant les anglais. Les Français coupés de tout contact avec la France, résistèrent quelques mois dans leur fort. Ce fut la première guerre franco siamoise.
La seconde guerre, ou plutôt la cout de force des Français, fut sous Napoléon III au début du protectorat au Cambodge. Cambodge, qui au passage fut littéralement sauvé par le Second Empire. Les Thaïs avaient pour objectif de prendre toute la partie ouest du Cambodge jusqu’au Mékong, laissant le reste aux Viets. En 1893, les Français envoyèrent des canonniers et un slope aux portes de Bangkok pour obtenir de la part du Siam la concession de territoire au Cambodge et au Laos. Puis en 1907, avec le traité franco siamois, un échange fut établi entre les provinces historiques de l’Empire khmer du norddu Cambodge (Battambang, Siem Reap et Banteay Meanchey) devenues thaïlandaises à la chute de l’Empire, en échange des districts de Trat et de Dan Sai, au sud-ouest du Cambodge et au Laos. Les nationalistes thaïs n'eurent dès lors comme seul objectif, le retour des provinces perdues à la Thaïlande et la vengeance de l’humiliation française.
C’est donc en 1941 que le Siam, devenu Thaïlande, attaqua la France et le Cambodge. La Thaïlande gagna du terrain au nord du Cambodge. Mais elle perdit la bataille navale face aux Français. Mais le Japon, l’allié de la Thaïlande, força la France à accepter que ces trois provinces redevinrent thaïlandaises et ce n’est que dans les années 60, sous la pression internationale, que la Thaïlande, souhaitant se rapprocher des États-Unis et faire oublier son passé dans l’Axe, se résignas tant bien que mal a rendre ces provinces au Cambodge. Enfin, il fut définitivement statué que le temple de Preah Vihear, le symbole des tensions frontalières actuelles, est en territoire cambodgien avec le rendu de la cour internationale de justice de 1961.
Pour être parfaitement honnête, il faut expliquer que ce temple est au sommet de la crête qui est la frontière naturelle entre la Thaïlande et le Cambodge. Oui, les Français ont pour des raisons politiques et culturelles, offert ce temple khmère aux Cambodgiens, et cela fut accepté par la Thaïlande avec le traité de 1907, figeant la frontière entre les deux pays.
Il existe bien d’autres exemples de frontières discutable d’un point de vue géographique, d’enclaves et d’exclaves. La plupart des pays arrivent à vivre normalement avec, sauf la Thaïlande, qui instrumentalise cela en désignant un ennemi, afin de focaliser le peuple thaï, d'hypnotiser le peuple thaï. La guerre n’est-elle pas le meilleur opium du peuple?
Enfin, la Thaïlande, excellente communicante, se dit suivre à la lettre les Conventions de Genève, à la différence du Cambodge accusé d’utiliser des mines antipersonnel. Je souhaite attirer l’attention du lecteur sur le génocide de Dangrek, qui a eu lieu en juin 1979. Durant cette évènement, des dizaines de milliers de réfugiés cambodgiens ont été contraints de retourner au Cambodge, en traversant les pentes dangereuses et minées des monts Dangrek, ce fut une hécatombe. On pourrait également évoquer les massacres des «Red Drum» où des opposants communistes furent cuits vivant dans des barils d’essence, ou encore le massacre de l'université Thammasat. Et bien sûr, aujourd’hui, l'invasion du Cambodge, avec ses victimes civiles…
- La Thaïlande et le paradigme de son intégrité territoriale.
Aujourd’hui, la Thaïlande a de nouveau envahi le Cambodge, prétextant que ce dernier, avec un budget militaire 6 fois plus petit, sans aucun avion de chasse, ni missiles sol-air, est une menace existentielle pour le peuple thaï.
Des provocations de part et d’autre des 800 kilomètres de frontière ont toujours existé, elles se réglaient à l’amiable jusqu’à il n’y a pas encore très longtemps. Mais des troubles politiques en Thaïlande, des règlements de comptes entre les grandes familles dirigeantes des deux royaumes, des flots d’argent déversés par les usines à fraudes aux mains de triades chinoises, dont la fameuse 14K, ont mis fin à cette paix. La paix gagnée l’été dernier, grâce à l’intervention de la Malaisie et de Trump, a simplement été balayée du pied par la Thaïlande. Le Cambodge n’a aucun intérêt à faire une guerre perdue d’avance, la Thaïlande a une armée sur-puisante, avec des avions de chasse suédois flambant neufs, des missiles à guidage laser américains, des tanks chinois derniers cris et des canons de 155 mm automoteurs de technologie israélienne.
Le rapport de force est totalement disproportionné, le Cambodge n’a pas les moyens de représenter un danger existentiel pour la Thaïlande, la désignation du Cambodge comme une menace est un jeu purement politique. La Thaïlande a connu depuis 1932 treize coups d’État. En 2017, le roi de Thaïlande a mis tous les biens royaux à son nom propre, devenant le roi le plus riche du monde avec une fortune personnelle estimée entre 40 et 80 milliards de dollars.
Le parti élu aux dernières élections, le Move Forward de Pita Limjaroenrat, fut simplement dissout pour crime de lèse-majesté par la junte militaire conservatrice alliée au roi. En Thaïlande, au pays du sourire, si bien marketé dans les années 80/90 après la guerre du Vietnam, il est très dangereux d’être un lanceur d’alerte. Un jeune influenceur, Mongkol Thirakhot, a été envoyé 50 ans derrière les barreaux pour crime de lèse-majesté il y a quelques jours.
Évidemment, le Cambodge n’est pas une démocratie, la même famille y règne depuis 40 ans, mais son chef incontesté comme le fit Napoléon III en son temps, tire vers le haut tout le peuple avec lui, alors il peut bien s’acheter une nouvelle Patek-Philippe, on lui pardonne car les Khmers vivent mieux aujourd’hui qu’hier, l'économie est en plein essor. Le Cambodge vient de construire le plus grand aéroport de la région, ce qui désole grandement la Thaïlande qui devient dès lors un hub obsolète.
Cette guerre qui ne dit pas son nom avec déjà plus de 500 000 déplacés, peut certainement avantager le parti conservateur en Thaïlande, mais pas le Cambodge, ce dernier est un pays ultra-stable pour qui cette guerre est juste un désastre économique et humain, la réponse thaï aux soi-disant provocations cambodgiennes est simplement disproportionnée et hallucinante. Mais combien de temps peut-elle tenir à ce rythme ?
La Thaïlande dépense au bas mot 90 millions de dollars par jour pour envahir le Cambodge, qui lui ne dépense que 3,5 millions de dollars par jour pour se défendre. Une heure de vol d'un F-16 coûte 25 000 $, une bombe GBU-12 à guidage laser coûte 30 000 $ et les obus ATMOS 2000 coûtent 5 000 $. La mobilisation de l'opération Sattawat, incluant les dépenses militaires directes et les coûts logistiques terrestres et aériens, s'est élevée à un total de 20 millions de dollars par jour.
La fermeture des frontières et l'arrêt des échanges bilatéraux engendrent une perte nette de 12 à 15 millions de dollars par jour. L'évacuation et la prise en charge de 250 000 civils déplacés engendrent des coûts de plusieurs millions de dollars en logistique médicale et alimentaire. Les dégâts causés aux infrastructures civiles et la flambée des primes d'assurance pour le transport de marchandises dans la région portent le total à 90 millions de dollars de pertes quotidiennes. Bien que la Thaïlande bénéficie d'une supériorité militaire indéniable, le Cambodge jouit d'un avantage relatif en matière de résilience économique. La Thaïlande subit des pertes financières beaucoup plus rapidement, à long terme, le Cambodge pourrait sortir victorieux de ce conflit avec une économie plus autonome, même avec une croissance ralentie à 4 %, tandis que la Thaïlande à ce rythme pourrait tenir 3 à 6 mois sans dommages structurels majeurs. Au-delà, le pays risquerait une dégradation de sa note souveraine et une crise économique profonde.
- Les centres de fraudes internets.
Un des grands narratifs thaïs, et que cette guerre est due en partie à cause des centres de fraudes internet que le Cambodge héberge. Le chiffre d’affaires de ce crime organisé en Asie du Sud-Est fut estimé en 2023 à 41 milliards de dollars. Ce phénomène a pris une ampleur fulgurante après la pandémie du COVID, qui a mis à mal l’industrie du tourisme en Asie du Sud-Est, devenant un des hauts lieux de ce type d’usine à fraudes. Malgré l’assainissement de Sihanoukville, le Cambodge continue de générer environ 12,5 milliards de dollars de fraude par an.
Cette situation s’explique par le fait que le Cambodge est devenu une plaque tournante du blanchiment d’argent grâce à son important système bancaire en cryptomonnaies. Mais ce fut avant que le Financial Crimes Enforcement Network (FinCEN) ne réagisse et n’inflige des peines financières maximales à des groupes tels que Prince Group ou encore Huione Group au Cambodge. Depuis, la Thaïlande, le Cambodge et la Birmanie ont officiellement déclaré la guerre aux syndicats du crime et à leurs USINES À FRAUDES.
Il faut également rappeler que tous les officiels thaïs, dont le premier ministre démissionnaire actuel, Anutin Charnvirakul du parti ultra-conservateur Bhumjaithai Party, venaient régulièrement dans ces casinos frontaliers au Cambodge chercher leurs bénéfices. Ces centres de loisir pour adultes sont, étaient des co-investissements des grandes familles au pouvoir des deux côtés de la frontière. L’armée thaï prend aujourd'hui un grand plaisir, semble-t-il, à détruire ces casinos, parfois transformés en usines à fraude, depuis que le Cambodge ne verse plus de dividendes. Il y a plusieurs guerres dans cette guerre. Oui, il y a un problème de scam centers au Cambodge. Il faut éradiquer les triades chinoises comme la 14K, mais en réalité, ce n’est pas si simple. Même au Cambodge, pour que la police puisse entrer dans un scam center, il faut la dérogation d'un juge, qui lui même ne peut l’établir que si des plaintes sont formulées. Et comme les esclaves du scam sont enfermés et bien gardés, c'est compliqué de porter plainte. Un de mes ex-employés est parti y travailler, on lui a fait miroiter un salaire improbable de $1 500, heureusement il a réussi à s’enfuir, mais ce n'est pas toujours le cas.
Beaucoup finissent morts lorsqu'ils ne sont plus productifs et leurs corps sont vendus aux réseaux internationaux de trafiquants d’organes. Enfin, comment faire la différence entre une société honnête comme la mienne, qui a également des caméras de vidéosurveillance, des filles barbelées et des chiens de garde et de jeunes employés, avec un scam center ? Il faudrait sans doute croiser leurs patentes avec les déclarations aux taxes, les scam centers ne doivent pas trop payer d’impôts, quoi que, à leur place je le ferais…
- Conclusion.
Le Cambodge, petit royaume de 18 millions d’habitants, est un nain face au géant thaïlandais, fort de 72 millions d’âmes et d’un PIB de 500 milliards de dollars, contre seulement 50 milliards pour le Cambodge. Cependant, ce géant aux pieds d’argile a besoin de désigner un ennemi, de créer une pseudo menace existentielle, pour focaliser l’attention du peuple thaï sur un faux problème. Ce stratagème permet au parti conservateur de maintenir son emprise sur le pouvoir, aux côtés du roi, au royaume du Siam. La paix est entre les mains du peuple thaï, ce grand peuple, qui lui aussi ne désire vivre sereinement. Pour la paix, il doit chasser cette junte militaire hystérique qui depuis 1932 ne rêve que de guerres et de revanches.
Peuple thaï, laissez le petit Cambodge se développer et régler ses problèmes de corruption internes tout seul. Avec le temps, cela n'ira que mieux. Les banques aux mains des triades viennent de perdre leur licence bancaire sous la pression du Département du Trésor des États-Unis.
Angkor ne s'est pas construit en un jour. le Cambodge est sur la voie du progrès, encore faut-il le laisser progresser en paix.
David J. Henderson McCartney
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