Bonapartisme et gaullisme, une voie française : la souveraineté incarnée
haque fois que l’on rapproche bonapartisme et gaullisme, l’indignation surgit chez certains. L’analogie serait scandaleuse, presque sacrilège. Elle heurterait la mémoire républicaine, troublerait les certitudes universitaires, offenserait les héritiers autoproclamés des traditions politiques françaises. Pourtant, ce rejet en dit plus long sur les crispations idéologiques contemporaines que sur la réalité historique.
Car, comme l’ont montré Francis Choisel et Thierry Choffat, le bonapartisme n’est ni une anomalie du XIXᵉ siècle ni une nostalgie impériale : c’est une culture politique durable, une grammaire du pouvoir qui traverse le temps. Et le gaullisme en constitue l’une des expressions modernes les plus abouties.
Le cœur de cette tradition commune est la souveraineté. Non une souveraineté abstraite ou incantatoire, mais une souveraineté concrète, multiforme, structurante.
Souveraineté nationale d’abord : capacité pour la nation de décider librement de son destin, de refuser les tutelles extérieures et de préserver son indépendance stratégique. Napoléon III comme De Gaulle pensent la puissance publique comme un instrument d’autonomie, de rang international et de protection de l’intérêt national. Souveraineté populaire ensuite : le pouvoir tire sa légitimité directement du peuple, par le suffrage universel, le plébiscite ou le référendum, en contournant les blocages du parlementarisme classique. Cette relation directe entre le chef et la nation, analysée par Choisel, constitue le socle de la légitimité politique.
À cette souveraineté politique s’ajoute une souveraineté matérielle : souveraineté économique, par un État stratège, des politiques industrielles, la maîtrise des infrastructures et de l’investissement ; souveraineté agricole, par la sécurité alimentaire, l’organisation des filières et l’indépendance productive ; souveraineté culturelle, par la défense de la langue, du récit national, de l’influence intellectuelle et du rayonnement civilisationnel. Du volontarisme modernisateur du Second Empire à l’indépendance industrielle et stratégique de la Ve République, la continuité est manifeste.
Mais la souveraineté n’est pas une fin en soi. Elle s’accompagne d’un projet de société articulé autour de quatre principes structurants. Le progrès social, d’abord, entendu comme élévation des conditions de vie, accès au développement, modernisation des infrastructures, mobilité sociale. La méritocratie, ensuite, héritée de la rupture napoléonienne avec les privilèges : promotion des talents, valorisation de l’effort, primauté de la compétence sur l’origine. L’unité nationale, troisième pilier, par le dépassement des fractures sociales, territoriales et partisanes au profit d’un intérêt supérieur partagé. Enfin, l’autorité, non comme domination arbitraire, mais comme capacité de décider, de protéger, de durer et d’assumer la continuité de l’État.
Francis Choisel a montré que cette architecture repose sur une véritable homologie de structures entre bonapartisme et gaullisme : primauté de l’exécutif, incarnation du pouvoir, méfiance envers un parlementarisme jugé impuissant, recours direct au peuple, centralité de l’État stratège. Il ne s’agit pas d’imitation, mais d’une réponse similaire à des défis similaires : comment gouverner une nation complexe sans sombrer dans la fragmentation et l’impuissance.
Thierry Choffat prolonge cette analyse en insistant sur le caractère profondément pragmatique du bonapartisme. Il ne s’agit pas d’une idéologie figée, mais d’une méthode de gouvernement orientée vers l’action, la responsabilité et la décision. Gouverner, c’est trancher ; incarner, c’est assumer ; commander, c’est protéger. Cette grammaire se retrouve pleinement dans le gaullisme : présidentialisme fort, rapport direct au peuple, centralité de l’intérêt national, refus de la dilution du pouvoir dans les jeux partisans.
Contrairement à une caricature persistante, ni le bonapartisme tardif ni le gaullisme ne rejettent le pluralisme. L’Empire libéral accepte la montée de l’opposition, les libertés publiques et la compétition électorale. Le gaullisme assume le multipartisme, mais refuse sa domination sur l’État. Dans les deux cas, le pluralisme est reconnu, mais subordonné à la stabilité institutionnelle et à la souveraineté populaire directe.
Si cette filiation dérange, c’est qu’elle ébranle plusieurs mythologies. Elle contrarie les républicains orthodoxes, qui idéalisent le parlementarisme. Elle irrite les monarchistes, car elle démontre que l’autorité et la continuité peuvent exister sans légitimité dynastique. Elle trouble enfin certains bonapartistes contemporains, souvent glissés vers une droite dure ou enfermés dans des blessures mémorielles non digérées, notamment autour de l’Algérie, qui confondent fidélité historique et ressentiment politique.
La véritable falsification historique n’est donc pas de rapprocher bonapartisme et gaullisme, mais de nier cette continuité. La France politique s’est construite, à plusieurs reprises, autour d’un même noyau : souveraineté assumée, progrès social, mérite, unité nationale et autorité légitime. Que cela plaise ou non, cette voie traverse notre histoire. La refuser, c’est préférer l’idéologie au réel et renoncer à comprendre ce que nous sommes politiquement.
Paul Lenglé
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